“Tout ça pour quoi” : Lionel Shriver s’attaque à l’assurance maladie

Classé dans : Romans pour adultes | 0

Le hasard, la flemme, que sais-je, fait parfois bien les choses. J’ai envie de lire Tout ça pour quoi de Lionel Shriver depuis sa sortie. A l’époque, je venais de lire Il faut qu’on parle de Kevin et j’avais été très marquée par ma lecture … il fallait que je découvre d’autres romans de l’auteur ! Et puis un grand format me semblait cher à l’époque, je me suis dit que j’attendrais sa sortie poche. Et puis, alors que je l’ai reçu à peine sorti en poche, je ne l’ai finalement jamais lu … jusqu’à ce weekend où ma PAL était proche de zéro. Il en aura fallu du temps ! toutçapourquoi

Et heureusement. Parce que si j’avais ouvert Tout ça pour quoi en 2012, il est fort probable que je l’aurais refermé avant de l’avoir terminé.

Si vous avez déjà lu un roman de Lionel Shriver, vous savez qu’elle ne s’attaque pas à des sujets très légers et qu’elle aime trifouiller là où ça fait mal, dans nos pensées les plus profondes, que l’on cache aux autres mais que l’on se cache aussi à soi-même. A mon sens, on ne commence pas un roman de Shriver “comme ça, pour se détendre”. On ne se détend pas vraiment avec ses personnages. Oh, il y a bien quelques passages plus légers, de temps en temps, mais ce ne sont que des bulles d’air avant de replonger encore plus bas.

Tout ça pour quoi s’ouvre sur Shepherd Knacker, un quinqua qui a décidé de tout plaquer pour partir vivre sur l’achipel de Pemba, à Zanzibar. Cela fait longtemps que ce rêve existe et presque aussi longtemps que ses collègues et amis se moquent de lui. Mais cette fois-ci, il part ! Il lui reste encore un bon pactole de la vente de son entreprise huit ans plus tôt, il a tout calculé, tout vérifié, il peut partir pour toujours : à Pemba, les habitants ne vivent qu’avec 2€par jour ! Cette fois, il s’en va ! Avec ou sans sa femme, ça, c’est elle qui décidera.

Mais alors qu’il lui annonce la grande nouvelle, Glynis lui en apprend un plus grosse encore : les médecins lui ont découvert un cancer très rare. Elle ne le suivra donc pas.

Shep ne restera pas, bien sûr qu’il ne partira pas ! Tant pis pour son rêve, il ne sera jamais repoussé que de quelques mois, quelques années. Pour l’heure, il y a un combat à mener avec Glynis ; un combat contre la maladie mais pas seulement.

Shep et Glynis sont américains. De ce côté de l’Atlantique, on a très bien compris le problème du système de santé américain dans le sens où “c’est pas comme chez nous, n’importe quel médicament/soin/opération”. La série Urgences en a souvent parlé, Michael Moore en a fait un documentaire (Sicko), de nombreux reportages ont montré des américains qui se traînaient une entorse depuis des années parce qu’ils ne pouvaient même pas se payer une radio !

N’ayant jamais eu aucun souci de santé, Shep et Glynis ne sont pas encore très au courant des modalités d’assurance. Shep n’a même jamais regardé de près le contrat d’assurance santé dont il bénéficie via son employeur. Lorsqu’il le fera, il tombera de haut – et le lecteur aussi !

 

Aux Etats-Unis, la compagnie d’assurance décide de ce qu’elle vous rembourse non sur base du prix que vous avez payé mais sur base du prix que vous auriez du payer. Et comment décide-t-elle de cela ? Via un cabinet d’experts absolument pas indépendant qui dépend de la compagnie d’assurance. Aux Etats-Unis, l’assureur peut imposer le choix d’un médicament à votre médecin. Il veut vous mettre sous un nouveau traitement ? Oui mais cela coûte cher, il vaudrait mieux en prescrire un autre. Aux Etats-Unis, vous avez quarante-cinq jours pour contester une décision de votre assurance ; quarante-cinq jours qui passent à une allure folle lorsqu’il faut au minimum une heure d’attente avant de toucher un employé de l’assurance au téléphone et que vous ne pouvez téléphoner que pendant les heures de bureau – avec un proche malade, n’a-t-on vraiment que cela à faire ?

Les journées de Shep n’en finissent plus. Il n’a plus le temps de relever la tête entre le soutient et l’accompagnement à Glynis, les démarches administratives et son job qu’il doit absolument garder pour ne pas perdre son assurance santé. Depuis la revente de son entreprise, il travaille comme gestionnaire des plaintes pour celui qui l’a rachetée. Son job, il le vomit; Il n’avait qu’une seule hâte, se tirer, claquer la porte, et voilà qu’il doit faire le lèche-bottes pour le bien de sa femme et de leurs finances. Et heureusement qu’ils avaient de belles économies !

Combien coûte une vie ? Cela sert-il vraiment à quelque chose de payer toujours plus, pour toujours plus de traitements, de chimios, de médicaments alors que le pronostique est si mauvais ? Mais n’est-ce pas horrible de penser une telle chose ?

C’est un roman de colère, un roman où on emmerde les faux culs, les apparences. Glynis est la malade chiante par excellence. Elle ne veut pas voir la vérité en face, rejette tout sur les autres. Elle est cynique, snob, distante. Elle ne veut pas faire semblant, être une malade exemplaire. Les gens se rendent à son chevet pour se sentir mieux, se dire qu’ils l’ont fait, qu’ils l’ont soutenue. Oui, bah elle, elle n’a pas envie de les voir. Qu’ils restent chez eux !
Shep tient la barre comme il peut. Ses finances fondent à vue d’oeil mais il faut continuer. Même si. Glynis n’a pas voulu savoir quel était le pronostique vital mais Shepherd, lui, voulait savoir dans quoi il s’engageait. Ce n’est pas bon, pas bon du tout. Tout ça pour ça ? Des années de dur labeur, de privation, d’économies, tout ça pour que le pactole disparaisse en quelques mois à cause d’une putain de maladie ?

 

C’est une chronique un peu brouillonne que je vous sers aujourd”hui. Il y a tellement de choses à dire sur ce roman, tellement d’aspects dont il serait important de parler et en même temps il faut parfois s’accrocher – les descriptions du monde merveilleux de l’assurance santé à 23h, c’est un peu pénible. Je vous conseille Tout ça pour quoi pour le style de Lionel Shriver et la réflexion que sa lecture peut amener. Toutefois, vous l’aurez compris, il ne faut pas s’y jeter à n’importe quel moment, dans n’importe quel esprit. Les situations vécues sont souvent déprimantes, révoltantes. On ne se détend pas, on ne rit pas (ou alors vraiment pour trois phrases sur tout le livre). Mais on apprend et on réfléchi.

Lionel Shriver a placé son intrigue en 2005 et fait dire à ses personnages que ce n’est pas pour rien qu’aucun candidat président n’a jamais osé parler d’une réforme du système de santé. Dix ans plus tard, Obama a lancé l’Obamacare et si j’en connais les grandes lignes, je suis désormais bien plus curieuse d’aller me renseigner sur le sujet.

Laissez un commentaire