“Réparer les vivants” de Maylis de Kerangal : histoire d’une transplantation

Classé dans : Romans pour adultes | 5
Réparer les vivants - Maylis de KerangalVerticales, 2014 - 18,95€ISBN : 978-2070144136
Réparer les vivants – Maylis de Kerangal
Verticales, 2014 – 18,95€
ISBN : 978-2070144136

J’avais vu passer ce titre intriguant dans les journaux et sur certains blogs : Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal. M’étais jurée de le lire. Et puis j’ai oublié, comme on oublie tel ou tel livre parmi toutes les sorties, parmi tous les cartons reçus et les chariots vidés sur les rayons. Il est passé inaperçu au Québec, disons le franchement.

Juillet 2014, séjour en France et petit tour dans la librairie de mon village, parce qu’au bout de deux semaines et demi, le manque est là, je l’avoue, et parce que ça fait toujours plaisir de dire coucou à des collègues éloignées. On parle découvertes, coups de cœur et lectures avortées. Et c’est alors qu’elle me lance ce titre à la figure, une résonnance, un souvenir qui ressurgit : « Mon coup de cœur de cette année c’est sans hésiter Réparer les vivants. » Et moi de saisir le livre. « Ça parle du don d’organes. Mais c’est dur hein… J’ai beaucoup pleuré ». Il ne m’en faut pas plus, je ne lis même pas le résumé et j’achète (mon côté maso, mon cœur d’artichaut). Je ne me doute pas à ce moment-là que je vais découvrir une écriture dense et incroyable, qu’un raz de marée va s’abattre sur moi au bout de 48 heures.

« Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque ».

Simon est jeune, beau, sportif, amoureux. Simon a la vie devant lui et un cœur de surfeur. Simon va devenir donneur, donneur d’organes. Parce que Simon est mort.
Nous suivons alors le destin de ce garçon, de ses proches, de l’équipe médicale et des patients en attente de greffe durant 24 heures. 24 petites heures haletantes où la vie de chacun va être bouleversée, mise en branle, accélérée, stoppée soudainement.

Maylis de Kerangal choisit de ne pas se focaliser uniquement sur Simon et sa famille. Chaque personnage a son moment de gloire. Au départ, cela déstabilise car nous aussi, nous aimerions rester au chevet de Simon, auprès de ses parents. Mais finalement ce parti pris audacieux évite au roman de tomber dans la mélancolie pure et lui assure un très bon équilibre. Ce livre, qui aurait pu être d’un glauque infini, apparaît tour à tour triste, mordant, tendre, nostalgique, toujours vibrant. On se surprend à retenir son souffle lors de certains passages, de vrais coureurs de fond, jusqu’au final en apothéose. A d’autres, on prend le temps de décortiquer les phrases, leur beauté, le choix incroyable des mots, pour faire durer le plaisir et saisir chaque image. Ces phrases qui se déploient dans une longueur sublime, une valse de virgules.

Les champs lexicaux du surf et du cœur sont omniprésents. Passion de Simon, le surf est toujours là, au détour d’une page, subtil. On sent le goût du sel sur le bout de notre langue. Le sel des vagues mêlé à celui des larmes.
Le cœur, lui, est à la fois désacralisé (il est rappelé qu’un patient est considéré comme mort lorsque son cerveau ne fonctionne plus, même si le cœur bat encore) et porté aux nues. Le cœur comme organe, le cœur comme l’Amour, le cœur sacré, le cœur dans toute sa simplicité et sa beauté : pulsant, complexe, machine incroyable, sanguinolent. Le cœur comme promesse d’un futur.

Enfin, Réparer les vivants, au-delà de ses belles images et de son action ininterrompue, aborde surtout le sujet du don d’organes : c’est rare, et c’est ici fait avec un tel tact, une telle vérité, qu’on ne peut que dire Bravo. Et Merci. Merci d’avoir osé. Lorsque le choix du don est laissé à la famille de Simon, le lecteur est saisi des mêmes interrogations, des mêmes peurs. On touche au corps ici, la seule enveloppe qui reste après la mort, encore chaud avant un don car maintenu en vie par des machines, le corps d’un enfant, le corps d’une personne qu’on aime de tout son être. Toute la démarche d’accompagnement est décrite avec soin, un pur bijou de suspense (horrible à dire mais pourtant vrai !), un déchirement à chaque page, un souffle retenu en attendant la décision, celle qui donne le feu vert ou celle qui arrête tout. L’auteur ne crie pas victoire lorsque le Oui est prononcé, au contraire, elle reste dans la retenue, avec ces lignes magnifiques :

« Marianne et Sean baissent les yeux, sont plantés comme des piquets sur le seuil du bureau, interdits, leurs chaussures salissent le sol, y déposent de la gadoue et des herbes noires, eux-mêmes dépassés par ce qu’ils viennent de faire, par ce qu’ils viennent d’annoncer – donneur, donneur, donner, abandonner, les mots s’entrechoquent au creux de leurs tympans, ils vrillent en série. »

Et c’est aussi cela qui m’a plu : la retenue, la non diabolisation de ceux qui refusent, le respect du lecteur.

J’ai appris des choses en lisant ce livre, et je me suis souvenue aussi qu’il était important de parler du don d’organes autour de soi et d’affirmer son choix. Je l’écris donc ici sans pudeur : oui, moi Valentine R., à ma mort, je veux faire don de mes organes.

Durant 288 pages, j’ai souvent posé la main sur mon cœur, invisible mais là, tellement là, sous ma peau. Et j’ai pensé à Simon, Juliette, Marianne, Thomas, j’ai pensé à la vie qui coule dans mes veines, à chaque battement, à mon corps entier qui s’emballe lorsque un roman comme Réparer les vivants débarque dans ma vie. J’ai inspiré un grand coup et j’ai écrit pour Mille vies en une.

5 Réponses

  1. J’en ai entendu tellement parler de ce livre ,! Mais il m’a fallu ton superbe article pour me convaincre, je l’achète demain (enfin j’espère le trouver dans ma librairie.). Merci !

  2. coucou Valentine, je viens de lire tes mots et je reste sans voix, je suis très émue …..Je ne sais pas si j’aurai le courage de lire ce beau roman, car je me suis déjà frottée à ce sujet avec le roman de Philippe CLAUDEL ” j’abandonne”, très touchant aussi et qui aborde le même thème à travers ceux qui sont chargés de demander à la famille si elle accepte le don ….Merci pour ce bel article.bises de Chris

    • Merci pour ce commentaire Christine :)
      En effet, quand j’ai rédigé cette chronique, j’étais encore sous le coup de l’émotion, quelques heures, même pas, après avoir terminé le livre. Les longues phrases de l’auteur sont un point qui m’aurait rebutée habituellement, mais là j’ai accroché complètement !
      Et du coup je vais aller voir ce qu’il en est de J”abandonne, de P.Claudel ! merci !!!!
      Gros bisous !!!!

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