“En finir avec Eddy Bellegueule” de Edouard Louis : un roman autobiographique qui dérange

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En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard LouisSeuil, 2014 - Prix : 17€ISBN : 978-2021117707
En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis
Seuil, 2014 – Prix : 17€
ISBN : 978-2021117707

Eddy Bellegueule, c’est l’ancien patronyme d’Edouard Louis. Ce changement de nom est venu couronner un changement de vie. Avec ce papier, c’est officiel ; Edouard Louis commence une nouvelle vie. Avec En finir avec Eddy Bellegueule, son premier roman largement autobiographique, le jeune auteur tente de comprendre son parcours de vie, ce qui l’a poussé à fuir sa famille, son milieu.

Gamin déjà, Eddy Bellegueule était différent. Maniéré, efféminé, il n’a rien d’un dur au grand dam de son père et de son grand-père. Chez eux, un homme est fort – souvent violent aussi – en a dans le pantalon. Ce garçon de dix ans qui n’aime pas le football, c’est la honte de la famille. On essaie de l’élever à la dure mais rien à faire ; il préfère traîner dans les jupes de sa mère que de sortir au café où les hommes vont boire leur paie de l’usine. L’usine. C’est là qu’il échouera probablement lui aussi, une fois l’école abandonnée à 16 ans. Ce n’est pas qu’il attende cela avec impatience mais là au moins il échappera à ceux qui l’attendent chaque jour dans les couloirs de l’école pour le cogner, le traiter de pédé, de tapette, tafiole, pédale douce. Et puis de toute façon, il n’y a même pas à réfléchir ; l’usine, c’est là que travaillent tous les hommes de la région, c’est comme ça.

Pour les filles aussi, la voie est toute tracée ! Elles seront caissière ou bien vendeuse, comme la grande sœur d’Eddy. Tu parles d’une vie ! Mais on ne s’en plaint pas, on s’en accommode. Parce que c’est comme ça, c’est tout, on ne saurait rien y changer. « L’impossible de le faire empêchait la possibilité de le vouloir ». Malgré tout, on cherche toujours plus bas que soi sur l’échelle et l’on est heureux lorsque l’on peut pointer du doigt un voisin qui profite encore plus des allocations, qui ne fait même pas d’effort pour nourrir ses gosses.

Avant de publier En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis avait déjà dirigé un ouvrage sur Pierre Bourdieu. On ne s’en étonne guère tant son premier roman sonne comme une analyse sociologique du déterminisme social. Règlerait-il ses comptes ? Son roman dérange, on ne peut s’empêcher de vouloir laisser la parole à la partie adverse. Certes, c’est un incompris. Il parle ici de l’homophobie ancrée dans les mœurs, de l’homosexualité qui dérange parce que c’est dégueulasse, contre nature. Ce sont les filles qui aiment les garçons ! On ne cherchera pas plus loin parce qu’encore une fois c’est comme ça et puis c’est tout. Dans le milieu duquel vient Edouard Louis, il n’y a pas de place pour le changement. On vit comme on a toujours vécu, on pense ce qu’on a toujours pensé. Mais on rêve aussi parfois ! Comme sa mère qui rêvait de le voir faire des études, lui qui travaillait si bien à l’école, qui rêvait à une vie meilleure pour lui.

Et c’est cela qui m’a dérangé dans ma lecture. On reçoit mille preuves que l’environnement dans lequel Eddy a grandi n’était pas idéal mais les preuves qu’il était aimé sont là aussi. J’aurais voulu le tirer par la manche pour lui faire prendre un peu de recul sur cette situation sur laquelle il crache. Il est impossible de donner un avis tranché sur ce roman poignant qui se lit d’une traite mais laisse un goût amer, un je-ne-sais-quoi qui met mal à l’aise, qui nous donne l’impression qu’on est resté trop longtemps sur le pas de la porte de la famille Bellegueule, qu’on aurait mieux fait de rentrer chez nous.

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